Commentaires sur le design dans le libre

Suite à la lecture de l’article de Julien Dubedout sur le Design dans le Libre, je me suis senti très en colère: présenter comme des pistes de réflexion ce qui relève plus de l’ignorance m’a vraiment mis en rogne. Qui dit très en colère dit: ne pas répondre tout de suite. Et puis finalement je m’aperçois que je ne suis pas le seul à adopter le principe de tempérance et que d’autres réflexions rejoignant celles exposées ici arrivent. Ça m’aura pris plus d’un an pour achever cette analyse.

Commençons par une citation d’un grand intellectuel, parce que bon, ben disons que ça en manque un peu quoi:

C’est fou ce que le monde est beau. Beaux sont les produits packagés, les vêtements de marque avec leurs logos stylisés, les corps body-buildés, remodelés ou rajeunis par la chirurgie plastique, les visages maquillés, traités ou liftés, les piercings et les tatouages personnalisés, l’environnement protégé et préservé, le cadre de vie meublé des inventions du design, les équipements militaires aux allures cubo-futuristes, les uniformes relookés au style constructiviste ou ninja, la nourriture « mix » dans des assiettes décorées d’éclaboussures artistiques — à moins que plus modestement elle ne soit empaquetée sous des pochettes multicolores dans les supermarchés comme les sucettes Chupa Chup. Même les cadavres sont beaux — proprement emballés dans des housses en plastique et alignés au pied des ambulances. Si ce n’est pas beau, il faut que ça le soit. La beauté règne. De toute manière elle est devenue un impératif : sois beau ou, du moins, épargne-nous ta laideur.

Dans ce texte de 20031)Yves Michaud, L’Art à l’état gazeux – Essai sur le triomphe de l’esthétique, Yves Michaux ne parlait pas de logiciels (dommage pour nous), mais de la dictature du beau dans le design et de la gazéification de la beauté hors de l’art. Une lecture qui vaut le coup.

La lecture du post le Design dans le Libre : pistes de réflexion m’a tout d’abord évoqué les questions suivantes:

  • S’il y est question de beau, il n’y a aucune déconstruction du concept de mocheté effectué: parler de mocheté (“designé avec du caca” d’après Julien Debedout) c’est suivre une logique oppressive
  • Les môches, l’idéologie de désigner celles et ceux qui sont des losers, qui ne sont pas à la mode, parce que leur interface n’est pas conforme aux standards du beau et de la convention bourgeoise (ce que je veux dire c’est que l’utilisation de ce terme dans une réflexion me paraît à priori louche)
  • Qu’est ce qui est môche au fait? Je n’ai rien compris. On veut des exemples.

On est déjà assez mal parti.e.s… Le titre choisi était déjà assez révélateur: il décrit des pistes, dans une pensée au singulier: suivez ma pensée!!!!!!!

Le logiciel libre est la pour s’occuper de notre liberté (voir la définition des quatre libertés). Si rien n’empêche de concevoir un bon logiciel libre, joli et efficace, il se peut que malgré une mocheté relative et subjective, le logiciel marche aussi bien que la version propriétaire (et éventuellement mieux), et que il soit tout aussi ergonomique et pratique (et éventuellement plus).

Les contre-exemples de quelques succès depuis les années 80

L’énormité de la caricature de mes exemple ne reflétera que mieux l’antithèse du post de blog auquel je réagis, excepté dans un cas, où l’on verra pourquoi une organisation qui se veut l’apôtre des libertés sur le net fait la promotion du logiciel libre en appliquant des stratégies marketing avec les outils propriétaires habituels. On se concentrera aussi parfois sur les éléments de représentation de l’outil (son logo, son site).

Linux

Linux Logo
Tux

Le noyau Linux, avec son ignoble logo créé sous Gimp permit tout de même le succès de la technologie qui équipe plusieurs milliards de mobiles sur terre ainsi que la plupart des serveurs. Si le graphisme du logo de Linux peut sembler un problème mineur face aux enjeux et problématiques de design du noyau (portabilité, compatibilité avec le maximum de matériels, pérennité, etc.), il y a tout de même un moment où l’imaginaire du projet s’est construit autour de ce type de représentation, et il y a des moment où ça fait du bien que ce genre de chose se concrétise avec un logo amateur et pas dédié à écraser la concurrence sur le marché (l’écrasement s’étant fait directement par la “supériorité technique” de fait). En terme marketing c’est un échec graphique qui a pas mal réussi, accidentellement grâce aux qualités techniques de l’outil en lui même.

Emacs

Le logo de Emacs et son site ont été modernisés en 2016 après plusieurs semaines de réflexion sur la mailinglist de Emacs2)https://lists.gnu.org/archive/html/emacs-devel/2015-11/msg02446.html3)https://lists.gnu.org/archive/html/emacs-devel/2015-12/msg00440.html4)https://lists.gnu.org/archive/html/emacs-devel/2015-12/msg00017.html. Ce site a été réalisé par un développeur, même pas directeur

Le logo de Emacs
Le logo de Emacs

artistique et on peut considérer qu’il est bien designé, c’est à dire, clair, informatif, attrayant et que on y trouve les informations que on vient y chercher. Une bonne preuve que des développeurs sont capables de travailler ensemble sur l’UX et l’UI.

Les discussions qui ont eu lieu via une liste de diffusion pendant sa création viennent démonter l’argument que toute contribution à un logiciel libre est basée sur les pull request: s’il existe bien un principe de méritocratie , les commentaires et autres remarques adressés aux développeur.e.s par le biais de textes en français, en anglais, ou toute autre langue permettant de communiquer entre humain.e.s sont  toujours bienvenue et peuvent faire avancer les choses.

En ce qui concerne le logiciel lui même, il y a de nombreuses choses à dire. Emacs, en bon éditeur de texte qui se respecte (on pourrait dire la même chose de Vim) est très paramétrable: c’est à dire que de base, une version fraîche est en générale conforme à l’environnement dans lequel elle tourne (GTK+ si c’est sur GNU/Linux, etc.): le design peut sembler assez simpliste ou peu attrayant, mais il est simple et neutre. Ceci est certainement du au fait que la liberté est laissée à l’utilisateur de personnaliser (ou pas) le logiciel à sa convenance (sans qu’iel n’ait soit besoin d’être programmeur.e). Cela peut être au détriment des utilisateur.e.s, si ce.lle.ux-ci n’ont pas le temps de procéder à ces personnalisations, mais en utilisant ce genre d’outil, on a la certitude que on va pouvoir éditer du texte sereinement. On aura pas pour autant les yeux qui pleurent, grâce à un design épuré, un système de menus, de commandes et de raccourcis relativement intuitifs et une documentation de très bonne qualité.

Ce dernier point nous permet d’aborder pour la première fois la notion de l’apprentissage: les détracteurs du logiciel libre invoquant systématiquement un manque d’ergonomie supposé, nous y reviendrons par la suite plus longuement.

Inkscape: repoussant à priori mais ergonomique à posteriori

J’ai eu l’habitude de participer à des débats assez similaires à celui-ci sur Hacker News et récemment, à l’occasion de la sortie d’une nouvelle version de Inkscape, certaines plaintes se portaient sur l’intuitivité et la simplicité de prise en main par les utilisateurs habitués aux logiciels Adobe:

Mon expérience avec Inkscape est assez différente; il ne me parait pas spécialement intuitif.

Je suis incapable de comprendre la façon dont les outils disponibles sont censés être utilisés ensemble, même après avoir suivi les tutoriels relatifs aux formes de base; et j’ai l’impression de toujours avoir sélectionné le mauvais truc, ou de ne pas avoir le bon outil actif, ou le mauvais panneau ouvert. Et je ne peux toujours pas comprendre le sens de la différence entre un “objet” et un “chemin”. 5)https://news.ycombinator.com/item?id=13318184

Je n’apprécie spécialement pas l’argument de l’outil intuitif qui revient tout le temps, dans le sens où cet outil serait supérieur à un autre parce que on le prend en main facilement. Dans le cas des outils créatifs, l’intuition est ce l’on utilise pour créer quelque chose, pas la connaissance dans la façon d’utiliser/tenir l’outil. C’est valable pour les outils physiques, aussi bien que pour les logiciels: par exemple un pinceau, c’est un outil très simple, l’intuition permet directement de comprendre comment l’utiliser, par contre, il n’est pas dit que toute personne parvienne à en tirer quelque chose en un 1/4 d’heure. Je ne vois pas en quoi cela serait différent avec des logiciels, qu’ils soient libres où pas, et encore moins dans le cas où l’on est conditionné par l’apprentissage d’outils professionnels bénéficiant d’une certaine reconnaissance dans le milieu: l’apprentissage d’un outil de substitution est forcément frustrante, ardue, compliquée et demande en effet de se former, de lire et d’apprendre. Tout comme la maîtrise d’un pinceau prend des années et où seule une pratique acharnée peut déboucher sur une carrière professionnelle, et bien, je me méfie toujours des logiciels qui prétendent pouvoir faire réaliser les choses trop simplement. Attention: il ne s’agit pas non plus de dire que la simplicité d’utilisation de tout outil ne peut pas et ne doit pas être améliorée…

Je me rappelle très bien de ma découverte des ersatz de Creative Suite il y a de cela plus de 10 ans alors que j’étais encore étudiant à l’école d’art. La prise en main fut en effet effroyable. Déjà, comme un bon artiste/graphiste, j’étais sur un Mac (90% du parc informatique de l’école d’art l’était), ce qui empêchait de bénéficier de tous les bons aspects des paquets que l’on retrouve sur les distributions GNU/Linux, ce qui  rendait plus compliqué, voire réduisait à néant la volonté de ceux voulant se lancer dans, l’installation de toutes les  dépendances à la main (ça a changé depuis avec des outils comme Brew ou Chocolatey). Ensuite, je lance le truc: “c’est moche” (dans mes standards de beauté définie par l’industrie Apple et Adobe). Troisièmement, moi qui ai passé 4 ans à apprendre tous les raccourcis clavier de la Creative Suite, “rien ne marche” et je me sens complètement démuni, donc, “c’est nul”.

Il faut alors se demander pourquoi utiliser, ou ne pas utiliser des logiciels libres? Les seules raisons valables, outre le fait de désirer vouloir protéger sa vie privée et se défendre des grandes sociétés capitalistes ou si l’on est programmeur.e, développeur.e, adminsys et qu’il n’y a pas trop le choix (et encore, pleins sont sur Mac), ce sont les quatres libertés fondamentales du logiciel libre. Et si vous n’êtes pas intéressé.e.s par ces libertés et leur idéologie, alors il n’y a pas grand chose à faire là. Ou alors vous vous intéressez à l’aspect gratuit, mais à ce moment là, ce n’est pas exactement de logiciels libres dont vous avez besoin.

Inkscape peut être considéré comme un bon outil professionnel pour les créatifs, parce que son slogan, Draw Freely est honoré: une fois que les règles de base du dessin vectoriel (indépendantes des logiciels d’ailleurs) sont comprises, et que tu les exploites correctement(je veux dire, que tu n’essaies pas de retoucher des images bitmap dans Inkscape ou de faire de la mise en page dans Gimp), il est possible de vraiment créer quelque chose, mais tu ne créeras pas quelque chose parce que l’outil l’a créé à ta place (en gros: tu n’as rien créé du tout, sauf de la richesse pour Adobe).

En ce sens, les logiciels de création de type propriétaires, avec leurs interfaces épurées, leurs logos et splash-screens sophistiqués violent le contrat entre l’artiste et ses outils, si l’on considère que un.e artiste, un.e graphiste ou designeur.e devraient avoir un minimum le contrôle sur leur outils de production.  Et c’est ainsi que je comprends le “Draw Freely” de Inkscape qui résonne avec les libertés de la licence GNU/GPL.

Gitlab

Gitlab, un clone libre et amélioré de Github peut être cité comme une illustration opposé à la thèse des “Réflexions“. On est là dans le cas d’une entreprise, développant un logiciel à base libre (la Community Edition ou CE) et une version Enterprise Edition avec des fonctionnalités supplémentaires mais pas libres.

Gitlab possède une interface soignée et la l’application web est  assez ergonomique: on voit que ils ont mis le paquet sur le design et l’UX. Dans leur board de développement, on voit que l’UX et le frontend  sont des problématiques majeures, avec plus de 1500 tickets ouverts.

Le cas de l’identité visuelle de Mozilla: faites ce que je dis…

On parlera une fois de plus ici d’identité visuelle puisque ce cas est aussi évoqué dans le post initial.

En ce qui concerne Mozilla, tout comme pour Gitlab, on est dans le cas d’une grosse entreprise, pas vraiment quelques amateur.e.s de logiciel trifouillé à la main à la cave. Mon problème avec Mozilla n’est certainement pas Firefox, qui est un très bon navigateur et outil de développement, et ils ont même trouvé le moyen de résoudre les problèmes de licences du logo (qui empêchait notamment d’embarquer le logo de Firefox dans la distribution Debian). Il s’agit plutôt de la façon dont Mozilla gère certains aspects de son image de “fondationhonnête-non-profit” à base de coups de matraques quasi-publicitaires.

Lors du processus de refonte du logo en 20166)https://blog.mozfr.org/post/2017/01/arrivee-Mozilla-nouveau-logo, ça se la joue “commentez les propositions de logo7)https://blog.mozilla.org/opendesign/now-for-the-fun-part/ pour faire communautaire en apparence, mais derrière, les graphistes professionnels utilisent leur boite à outil habituelle.  Peut-on leur en vouloir? Reste que en tant qu’utilisateur de quelques outils de Mozilla et en défenseur du libre, je pensais que le minimum à la fondation était d’utiliser des systèmes d’exploitation et logiciels respectant les liberté? Que nenni!

Le logo de Mozilla (grand défenseur des libertés logicielles et individuelles) ne semble pas avoir été créé avec des logiciels libres: une simple vérification dans les méta-données des images du logo de Mozilla vous montreront qu’elles ont été crées avec Adobe Photoshop CC 2015 sur un ordinateur Apple:


$ wget https://blog.mozilla.org/opendesign/files/2016/08/jb_Mozilla_D_protocol_1-1.jpg
$ file jb_Mozilla_D_protocol_1-1.jpg
jb_Mozilla_D_protocol_1-1.jpg: JPEG image data, Exif standard:
[TIFF image data, big-endian, direntries=7, orientation=upper-left,
xresolution=98, yresolution=106, resolutionunit=2,
software=Adobe Photoshop CC 2015 (Macintosh),
datetime=2016:08:15 13:16:30],
baseline, precision 8, 1500x1061, frames 3

Finalement, des formats ouverts sont utilisés en bout de chaine (SVG en l’occurence, mais dans ce fichier utilisé en page d’accueil de mozilla.org  on ne retrouve malheureusement aucunes métadonnées, je ne peux pas donc confirmer comment il a été créé).  Mozilla est tellement convaincu par le libre, que pour faire du travail graphique, ils utilisent les outils Adobe, ça c’est quelque chose qui est difficilement pardonnable, malgré que je comprenne les raisons pour lesquelles cela arrive. Cela a certainement à voir avec le respect des standards professionnels. Et puis toute cette binarité libre/propriétaire, tend finalement à avoir des contours assez flous.

Le cas de Cinelerra

Interface du logiciel Cinelerra

Je voulais conclure avec Cinelerra car ce logiciel d’édition linéaire de vidéo (pour faire du montage quoi) a certainement une des interfaces les moins attrayantes du monde du logiciel Libre (comparé à Ardour, c’est à priori la préhistoire), ce qui est certainement du au fait que son interface graphique est basée sur un  widget toolkit maison, qui n’est pas conforme aux recommandations en IHM de la plupart des environnements de bureau GNU/Linux (ce qui est incontestablement mal, je le reconnais). Il en fallait plus que cela pour m’arrêter et en 2008, j’ai réalisé un projet entier dessus, juste par esprit de contradiction et pour tester ma motivation de libriste. Pour avoir travaillé sur Final Cut Pro de façon assez intensive, j’ai trouvé le logiciel relativement ergonomique et bien conçu pour une utilisation semi-amateure, à condition de:

  • faire un minimum d’effort de transition par rapport à ce que l’on connait déjà
  • s’en tenir à des fonctionnalités minimales, mais de toutes façon, qui utilise ne serait-ce que 10% des fonctionnalité des Final Cut Pro et autres Premiere?
  • être prêt à passer un quart d’heure à installer les dépendances et éventuellement faire un peu de config, mais de toute façon est ce que ce ne serait pas la même chose que de craquer un logiciel propriétaire plein de fonctionnalités qui ne nous servent pas et demandera 64Go de RAM?

Camelia, le logo de Perl6

Camelia, Perl 6 logo

On ne pouvait pas finir tout de même sans évoquer le mignon logo du language Perl6 et la démarche de design de Larry Wall dont je retiendrais deux points:

Those of you who think the current design does not reflect good taste

are entitled to your opinion. We will certainly allow you to change

your mind later as you grow younger. :)

I also take it as a given that we want to discourage

misogyny in our community. You of the masculine persuasion should

consider it an opportunity to show off your sensitive side. :)

Analyse du coup de gueule

Comme le pointe Schoumi dans sa réaction au post initial, M. Dudebout se plaint de l’enfer pour un designer de contribuer à un projet libre. Les raisons seraient:

  1. la boite à outils (Git, la dictature de la pull request, etc.) ne seraient pas suffisamment simples à prendre en main
  2. les logiciels libres de création (Inkscape, Gimp, etc.) ne seraient pas professionnels et ne permettraient pas aux designers  d’être aussi efficace qu’avec leur boite à outils Adobe©.

Il est évidement très clair que ces arguments ne tiennent pas la route. Comme présenté précédemment, tout outil demande un certain savoir faire et en aucun cas les outils de Adobe© ne dérogent à cette règle, sauf que pour un.e designer professionel.lle, ils sont considérés comme allant de soi. Sauf que tout se passe ailleurs. Le designer ne crée pas grâce à son outil, ou bien si c’est le cas, à quoi sert-il? La compétence se fait ailleurs, dans sa façon d’appréhender un problème avec son clients ou ses utilisateurs cibles et de le transformer en une solution.

Il en va de même pour les développeurs. Les développeurs passent leur temps à résoudre des problèmes. Pas de problème, pas de travail. Parfait. Disons que les développeurs libristes ont l’atout d’avoir une boite à outil d’une qualité exceptionnelle, développée par eux même, modifiable, améliorable, partageable, en ce sens, on est assez proche de l’artisanat des tailleur.e.s de pierres ou menuisièr.e.s.. Le designer Adobe© qui va débarquer avec ses gros sabots proprio dans le monde du libre va éventuellement commettre une erreur. Je dis éventuellement: dans le cas présenté ci-dessus avec Mozilla, on voit bien que on a affaire à une organisation qui, tout en se revendiquant du Libre, va employer les outils du capitalisme publicitaire, puisque logiciel Libre ne veut en aucun cas dire communisme, je tiens à le rappeler. Par contre, c’est clairement tenter de redéfinir les règles du jeu, alors qu’il suffit juste de les appliquer. Comme le dit Schoumi:

Pourquoi pas, mais le principe de l’open-source c’est que n’importe qui puisse prendre les sources, les analyser, les modifier. Ceci doit aussi s’appliquer aux éléments de design. Le soucis des logiciels cités c’est que le format “source” est fermé et plus ou moins bien supporté par d’autres outils libre. Il faut donc avoir un format ouvert, sinon on impose un outils propriétaire dans un projet open-source. Je laisse le choix aux développeur d’utiliser sont éditeur favori propriétaire ou non tant que le format du fichier est ouvert, il doit en être de même pour les assets. Fournir la sortie png ou autre de l’asset graphique n’est pas suffisant pour satisfaire au besoin de pouvoir étudier, modifier la source. De plus, fournir un fichier dans un format propriétaire pour de l’open-source est limite aussi insultant que proposer un steak de boeuf à un végétarien.

Un problème idéologique avant tout?

Mais surtout, les utilisateurs de logiciel libre, celles et ceux qui s’intéressent au libre dans ses aspect idéologiques du moins (pas juste à avoir des logiciels gratuits), en utilisant un logiciel moche, parviendront à créer quelque chose de beau. Non pas parce queils suivront les modes dictées par quelques multinationales omniprésentes sur le marché de la hype logicielle, mais parce que iels s’intéresseront plus au sens de leur productions qu’à son paraître.

Les personnes gravitant dans le libre (pas seulement les developeur.e.s, mais aussi), revendiquent également parfois un certain amateurisme, ou développent des compétences qui débordent de celles que l’on valoriserait dans un contexte purement professionnel. Dans le contexte de travail des traductions du groupe Framalang, de nombreuses personnes se retrouvent sur un pad pour traduire de façon collaborative des textes sous licence libre. Le résultat est très homogène et de bonne qualité pour une troupe de traducteurs bénévoles. Je n’y ai jamais vu quelqu’un dire “ah mais, je suis traducteur professionnel et ma traduction de cette phrase est meilleure”. Les gens se contentent de corriger sans l’ouvrir et si une formulation s’avère mieux que la précédente, elle est adoptée. Chacun son métier? En entreprise, oui, en communauté du libre, pas sur.

Si je suis OK avec le fait qu’il est insupportable que tout le monde considère qu’il est acceptable de donner son avis en terme d’esthétique, c’est pourtant aussi les bases de l’UX et en tant que développeur d’un logiciel libre qui répond à tes propres besoins souvent dans un premier temps, il semble normal de”manger sa propre pâtée pour chien” et de donner un retour, même si on est pas forcément le mieux placé pour.

Autre problême majeur: les designers, les artistes, ou les personnes dotées de “compétences UI/UX” ont des yeux hyper sensibles en diamant: il voient mieux que les autres ce qui est moche ou pas, et ont une sorte d’autorité là dessus comme certains adminsys ont autorité sur les DNS. Et ça les fait terriblement souffrir lorsque leur règles esthétiques sont brisées. Ce qui est normal, car cela fait partie de leur métier. Du coup, iels voient des choses que le commun des mortels ne voit pas (à commencer par le sacro-saint kerning), mais dont la plupart des gens n’ont rien à faire. Il s’agit d’une problématique assez comparable aux vêtements en fait. On devrait en théorie tous s’habiller avec des vêtements taillés sur mesure et réalisés dans des matériaux de qualité par des tailleurs locaux qui élèvent leurs propres moutons (je ne compare pas les designers à des moutons, mais à des tailleurs). Et pas dans des chaînes de prêt à porter. Seulement tous les tailleurs n’ont pas le temps d’élever des moutons, et en plus, la plupart des gens n’ont pas deux mois de salaire à dépenser dans un costume et même si ils l’avaient, ils ne le dépenseraient peut être pas. Et d’ailleurs, peut être qu’ils s’en tapent d’être habillés comme des sacs, selon les critères d’autres personnes qui les jugent, à partir du moment où leur apparence n’est pas vitale pour elles et eux.

En résumé, oui: le design est un luxe.

Alors quel est le problème? Et bien c’est très simple: ses problématiques font partie du luxe, de la mode. Et tout comme je parlais d’oppression en terme de définition de critères de beauté et de mocheté, le luxe et la mode sont bien des façons de se”[distinguer](https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Distinction._Critique_sociale_du_jugement)”,de hiérarchiser et de dominer. À priori, le logiciel libre, n’a pas grand chose à voir avec ça. On rappellera que au début, il s’agissait de partager et d’améliorer des logiciels grâce aux réseaux. Le problème, c’est aussi: a-t-on besoin de toute cette beauté? Ne vit-on-pas dans un monde ultra-esthétisé par le marketing capitaliste?

Toutefois il est fort possible que cela change, après tout, la mode s’immisce de plus en plus dans le logiciel libre, les hackers ont pris leur revanche et sont nos héros, ils dégagent une certaine aura (contrairement aux mécanicien.ne.s, héros des années soixante, qui sont clairement sur la descente). Un outil comme l’éditeur de texte Atom développé par la très hype forge-logicielle-github-qui-supporte-le-libre-mais-dont-le-coeur-est-en-source-fermée-ha-ha-ha-quelle-bande-de-nazes est un bel exemple de réussite en terme de logiciel libre “non-môche”,mais quel est le sens de tout cela?

Même si logiciel libre et capitalisme ont toujours fonctionné de pair, c’est bien d’une éthique du partage et de la collaboration dont il s’agit. Même si Libre est loin de vouloir dire anticapitaliste, il y a tout de même un certain nombre de valeurs humanistes qui peuvent y flotter, de façon assez caricaturale il est vrai car d’après le philosophe Pekka Himanen8)http://pekkahimanen.net/cv, il s’agit bien plus d’ une éthique de la vertu (un paradigme philosophique donc) que d’ un système politique. Or, le monde du design, et celui des arts, ne me semblent pas tournés vers cette éthique, et même si on voit de plus en plus d’initiatives autour de design Open Source, de makers qui ont essentiellement digéré une partie de l’éthique hacker en la vidant de son sens, de musiciens et graphistes publiant leur productions en creative commons,  je ne suis pas étonné du tout que une frange dure de hackers se méfie du monde du design, car pour prétendre à rejoindre cette communauté, il y a en effet un sacré chemin idéologique à parcourir, tout comme pour atteindre des compétences esthétiques dans le champs artistique, une grande éducation culturelle est nécessaire.

Un problème d’éducation et de remise en cause individuelle?

Si on se limite au petit monde des écoles franco-franchouillardes, la limite entre les deux mondes est catastrophique. À ma connaissance, dans les parcours universitaires, la transversalité est nulle, contrairement à la plupart des pays qui permettent plus ou moins de recevoir une éducation valable et transdisciplinaire (choisir deux majors, par exemple informatique et lettres, ou cultural studies et intelligence artificielle, etc.),  ou du moins, la façon dont c’est abordé est ridicule. Pas parce que personne n’essaie, mais certainement parce que on a des personnes qui sont campées sur des positions inébranlables et refusant de communiquer ou communiquant mal.

J’ai vu cependant en école d’art quelques réussites en ce sens où des worshops étaient organisés avec des intervenants extérieurs permettant cette transversalité, mais l’équipe centrale pédagogique n’était clairement pas transdisciplinaires à de très rares exceptions près.

Je me permets de l’ouvrir sur le sujet et d’être offusqué, parce que j’ai fait des études d’art, où à l’époque on se retrouvait dans la situation de cible marketing de Apple© et Adobe©, et où on passait quelques années à se former sur leurs technologies. J’ai personnellement passé environ 3 ans à partir de 2005 à transitionner vers le libre, en m’intéressant avant tout à l’idéologie et la bataille du logiciel Libre,  utilisant d’abord des logiciels dits alternatifs, puis en utilisant à 100% différentes distribution GNU/Linux comme Ubuntu, ArchLinux ou Debian . Ceci m’a amené en 2008 à commencer une formation de développeur, et à ce jour j’exerce toujours ce métier.

Conclusion à la hache

Ce poste de Julien Dubedout reflète une certaine méconnaissance de l’écosystème du Libre et de ses enjeux. Mais peut-on vraiment reprocher quoi que ce soit? La démocratisation du libre va avec un certain nombre de frustration et moi même, aujourd’hui, en libriste convaincu, je m’éloigne de cette philosophie parce que justement, si la qualité des logiciels est toujours au rendez-vous, je ne me reconnais plus dans le mode de pensée de certains groupes philosophiques libristes (Framasoft, La Quadrature Du Net, etc.).

Que ce soit pour le logiciel libre ou pour le design, la compréhension par chaque milieu de l’autre et de ses valeurs semble rester un mystère, et les pressions omniprésentes du rouleua compresseur capitaliste ne semblent pas  aider à saisir des culture et esthétiques qui semblent inatteignables à chacun.

Les pistes de lectures pour entamer de véritables réflexions sur le sujet sont au minimum:

  • Free Software, Free Society de Richard Stallman9)
  • La Cathédrale et le bazaar
  • The Hacker Ethic
  • La Bataille du Logiciel Libre
  • Yves Michaud, L’Art à l’état gazeux – Essai sur le triomphe de l’esthétique9)
  • http://www.meetopia.net/ccc/lectures/magnan-hyx-artplus.pdf

References   [ + ]

1. Yves Michaud, L’Art à l’état gazeux – Essai sur le triomphe de l’esthétique
2. https://lists.gnu.org/archive/html/emacs-devel/2015-11/msg02446.html
3. https://lists.gnu.org/archive/html/emacs-devel/2015-12/msg00440.html
4. https://lists.gnu.org/archive/html/emacs-devel/2015-12/msg00017.html
5. https://news.ycombinator.com/item?id=13318184
6. https://blog.mozfr.org/post/2017/01/arrivee-Mozilla-nouveau-logo
7. https://blog.mozilla.org/opendesign/now-for-the-fun-part/
8. http://pekkahimanen.net/cv

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *